Débordant de mille feux: dans une prison de l’Etat islamique en Syrie

AFP / FADEL SENNAPlus de 12 000 prisonniersappartenantà un groupe de l’État islamique sont entassés dans des centres de détention gérés par les Kurdes, comme celui-ci dans le nord-est de la Syrie, et les évasions constituent un risque permanent dans le cadre d’une offensive turque vieille de trois semaines.

Derrière la porte en acier, la cellule est aussi remplie que leurs yeux sont vides – des prisonniers hagards et décharnés vêtus d’une combinaison orange qui couvrent la tête contre les pieds couvrent chaque centimètre carré de surface au sol.

Une équipe de l’AFP a eu très peu accès à l’un des centres de détention surpeuplés du nord-est de la Syrie, où les forces kurdes tiennent des suspects du groupe État islamique (EI).

Alors qu’une offensive turque lancée contre les forces kurdes au début de ce mois semait le chaos dans la région, la solidité de ces portes est une question qui maintiendra le monde sur ses nerfs.

Les hommes entassés dans des prisons mal fortifiées, comme celle de Hasakeh, sont originaires de dizaines de pays qui ne veulent pas de liberté – mais ne veulent pas non plus qu’ils soient rendus.

Avec 5 000 détenus – syriens, irakiens, mais aussi britanniques, français et allemands – la prison éclate sous le fouillis de l’armée djihadiste internationale créée il y a cinq ans.

Le groupe est accusé d’avoir perpétré des atrocités généralisées sur un territoire qu’il contrôlait autrefois en Iraq et en Syrie, notamment des exécutions massives, des viols, des esclavages et des actes de torture, dont une grande partie a été filmée pour la propagande.

Certains des détenus sont des adolescents et aucun d’entre eux n’a été exposé au soleil, même une fois par mois ou plus.

Leurs matelas en mousse grise se chevauchent pour recouvrir le sol froid, un seul coin de la cellule étant occupé par une simple latrine à fosse à moitié murée.

La puanteur est accablante dans le service médical voisin, où les visiteurs reçoivent des masques chirurgicaux à la porte.

AFP / FADEL SENNALes autorités kurdes ont accordé à la AFP un accès rare au centre de détention de la province de Hasakeh, dans le nord-est de la Syrie, et ont confirmé que sa localisation exacte ne serait pas divulguée.

Ils n’ont pratiquement aucune connaissance de ce qui se passe à l’extérieur, leurs journées ne sont mesurées que par le pouce distrait des perles et les cinq prières musulmanes quotidiennes.

Les prisonniers n’ont pas appris dimanche que le président des États-Unis, Donald Trump, avait annoncé la mort du leader de l’EI, Abu Bakr al-Baghdadi, lors d’un raid américain dans le nord-ouest de la Syrie.

« Ils n’ont absolument aucun contact avec le monde extérieur », a déclaré le directeur de la prison, qui s’est appelé Serhat et a demandé que l’emplacement exact de l’établissement ne soit pas divulgué.

– puanteur –

Beaucoup de prisonniers y sont tous en peau et en os. Les plus chanceux ont un lit sur lequel se coucher, mais la plupart d’entre eux sont assis directement sur le sol, exposant les moignons d’amputation et les plaies pansées.

La clinique de la prison est aussi encombrée que les autres cellules. Un homme grisonnant avec des béquilles axillaires se fraye un chemin parmi la foule fantomatique.

L’état des blessés témoigne de l’intensité des combats qui ont conduit à la défaite territoriale finale de l’Etat islamique aux mains des combattants kurdes des Forces démocratiques syriennes (SDF) soutenues par les États-Unis en mars.

Il révèle également les terribles conditions vécues par les derniers habitants du « califat » djihadiste lors de sa dernière prise de position dans le district de Baghouz, à 200 km au sud.

SENNA AFP / FADELLa surpopulation est criante depuis les écoutilles des portes des cellules que les gardes hésitent à ouvrir par peur des prisonniers à l’intérieur.

La plupart des hommes qui ont été entassés dans ce centre de détention de la province de Hasakeh et au moins six autres à travers le territoire sous contrôle kurde sont ceux qui ont été vus boitant pour se rendre il y a quelques mois, affamés et mutilés.

« Je veux quitter la prison et rentrer chez moi dans ma famille », a déclaré Aseel Mathan, 22 ans.

Le jeune homme maigre a quitté son pays de Galles natal alors qu’il avait encore 17 ans, pour rejoindre son frère à Mossoul, la ville du nord de l’Iraq où est né le « califat » de l’Est.

Lorsque son frère a été tué, il a traversé la frontière syrienne pour rejoindre Raqa, l’autre plaque tournante du proto-État djihadiste aujourd’hui disparu.

– Djihadistes en fuite –

« Je veux retourner en Grande-Bretagne », a déclaré Mathan, ajoutant qu’il regrettait de ne pas avoir répondu à l’appel aux armes lancé en 2014 par Baghdadi, qui aurait été tué quelques heures après que le jeune Gallois eut parlé à l’AFP.

Les autorités kurdes affirment que plus de 50 nationalités sont représentées dans les prisons gérées par les Kurdes, où plus de 12 000 personnes soupçonnées d’appartenir à l’État islamique sont actuellement détenues.

AFP / FADEL SENNALes forces kurdes ont à plusieurs reprises averti qu’une invasion turque – devenue une réalité le 9 octobre – pourrait entraîner delourdes pertesen prison qui libéreraient certains des terroristes les plus fanatiques du monde dans la région et au-delà.

Tous les combattants de l’EI n’ont pas été capturés par les forces de la coalition kurde et sous commandement américain aux derniers jours du « califat » et le groupe djihadiste a continué d’attaquer ses ennemis au moyen de cellules clandestines dans la région.

Certains jours, selon le gouverneur Serhat, des djihadistes en fuite « s’approchent de la prison et ouvrent le feu, comme un moyen de dire aux détenus qu’ils sont toujours là ».

De la France à la Tunisie, de nombreux pays d’origine des prisonniers de l’EI ont été réticents à les rapatrier, craignant une réaction publique chez eux.

Avec le soutien de leur principal allié américain plus imprévisible que jamais, et sous la pression constante de leur archfoe turque, l’administration autonome des Kurdes syriens peut à peine se protéger, sans parler des détenus étrangers.

– ‘Dangereux’ –

Les forces kurdes ont à plusieurs reprises averti qu’une invasion turque – qui est devenue une réalité le 9 octobre – pourrait entraîner de lourdes pauses dans les prisons, ce qui libérerait certains des terroristes les plus fanatiques du monde dans la région et au-delà.

Selon un haut responsable américain, plus de 100 personnes ont déjà éclaté.

Il n’y en a aucun dans cette prison, dit Serhat, bien que certains détenus aient commencé une émeute lors d’une distribution de repas il y a un mois, attaquant les gardes après qu’un prisonnier les ait attirés en faisant semblant d’être un problème de santé.

AFP / FADEL SENNASelon un haut responsable américain, plus d’une centaine de prisonniersappartenantà un groupe de l’État islamique ont déjà éclaté au cours du chaos provoqué par l’invasion de la Turquie qui s’est accompagnée du retrait des troupes américaines.

En guidant les journalistes de l’AFP dans les couloirs de la prison, un gardien hésite même à lever la trappe de la porte de la cellule.

« Ceux-ci sont dangereux », dit-il.

Plus bas, une cellule est réservée à ce que la propagande de l’EI appelait autrefois « les petits du califat », des enfants enrôlés et formés comme combattants.

L’adulte qui reste dans la même cellule est un chirurgien orthopédique qui est resté dans le « caliphate » jusqu’à ce qu’il meure à sa mort il y a un peu plus de six mois.

– ‘Les petits du califat’ –

Un garçon de neuf ans originaire d’Asie centrale, Khaled, sort la tête pour voir qui pourrait être le visiteur. Il sourit au garde qui lui demande de calmer ses compagnons de cellule turbulents.

Certains enfants ont été rapatriés mais le sort de ces hommes reste incertain.

Près du tiers de la population carcérale est malade et a besoin de soins pour diverses plaies et affections telles que l’hépatite et le sida.

SENNA AFP / FADELPrès d’un tiers des 5 000 détenus de la prison ont besoin de soins pour diverses blessures et affections, mais seuls 300 d’entre eux environ peuvent passer la nuit dans le service de médecine

Environ 300 d’entre eux seulement peuvent passer la nuit dans le service de médecine, dont Aballah Nooman, un Belge de 24 ans qui soulève son t-shirt pour montrer une blessure ouverte.

« Mes organes se répandent », explique-t-il, expliquant qu’il a été blessé par un camarade djihadiste qui lui a tiré dessus accidentellement en nettoyant son arme.

Bassem Abdel Azim, un Egypto-néerlandais de 42 ans, a été blessé dans un raid aérien et ne peut pas utiliser sa jambe droite.

Il raconte comment il a trompé sa femme pour qu’elle se rende dans le « califat » avec la promesse de passer des vacances en Turquie.

« Je ne lui ai pas dit, je ne voulais pas qu’elle ait peur », a déclaré Abdel Azim, expliquant qu’il n’avait aucune idée de l’endroit où elle se trouverait, ainsi que leurs cinq enfants.

« J’aimerais la revoir. Ils peuvent me pendre après cela, je veux juste lui dire que je suis désolé de les avoir emmenés dans un pays en guerre. »

Source AFP

À propos Lahcen Hammouch